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l’entretien idéal avec ISA : Cheval tout vous dire

Comment vas-tu ?

En général, j’y vais le matin et je reste un gros quart d’heure à lire des trucs assez intello, d’aucuns diraient bien chiants

Quels sont tes objets magiques ?

Je n’ai pas beaucoup changé dans mes goûts, mes intérêts. J’ai toujours été fasciné par les aimants. Cette force invisible qui attire des objets, permet de les maintenir liés sans que cela soit définitif comme l’horrible colle ou les démoniaques clous ou vis. J’aime les aimants. Mais ils me font peur maintenant. J’ai peur qu’ils effacent mes données. J’ai même peur qu’ils effacent mes pensées. Les ballons font partie aussi de ces objets simples mais merveilleux. Légères, inconsistantes, ces bulles de couleur franche me sont agréables à voir et permettent de s’amuser à les envoyer valdinguer sans crainte de casser quoi que ce soit. J’ai inventé un sport, le ralentinnis avec pour raquette un éventail japonais et pour balle un ballon peu gonflé. J’y joue dans mon couloir, seul ou avec mon petit-fils. Les ballons se chargent d’électricité statique et restent accrochés aux murs. J’imagine des compétitions à l’extérieur par jour de grand vent ! Le miroir est aussi un objet magique. Vers 12 ans, alors qu’on vivait à 6 dans un 3 pièces, j’adorais marcher dans l’appartement en tenant devant moi un miroir. J’avais l’impression de marcher au plafond. Le plus amusant était de franchir les portes car il y avait au moins 30 centimètres de mur et je levais bien haut la jambe. C’était un miroir de voyage, pliable et à 3 faces. En mettant ma tête au milieu du triangle, je me retrouvais multiplié à l’infini. C’est une question que je me suis réellement posé vers l’âge de 15 ans : si la terre n’était peuplée que de millions de moi-même, est-ce que cela irait mieux ? A l’époque, j’étais sûr que oui. J’ai maintenant des réserves où je me contente de vivre avec mes doubles.

Quelle est ton histoire ?

Je viens d’une famille de haut rang, la ville aussi. Je suis issu d’une ultra-minorité : ma mère qui est unique comme tout le monde et surtout comme toutes les mères. La mienne était assez collante, adhérent à tout ce que je faisais. Je suis né dans une ferme qui n’avait pas beaucoup d’animaux mais d’énormes moissonneuses-batteuses dont l’odeur d’huile me colle encore à la mémoire. Mon père était d’ailleurs vendeur d’huile professionnelle. Un vrai commercial, c’est-à-dire, un voleur sympathique. Il achetait de l’huile de moteur à de grandes compagnies, la mettait dans ses propres bidons de 50 litres, siglés au pochoir de sa marque, la JBM 61, et il la revendait plus chère aux propriétaires terriens du coin, réussissant à leur faire croire qu’elle était de meilleure qualité. Jamais je ne pourrais faire une chose pareille ! On a dû quitter le pays où je suis né alors que je venais d’avoir à mon huitième anniversaire une grue en jouet qui était aussi grande que moi et aussi jaune que le sable brûlant des plages alentour. Le départ a été précipité. Il fallait faire vite, mon père avait réussi à nous trouver des places dans un grand bateau pour Marseille, et, entre la valise ou le cercueil, il avait choisi la valise bien que plus petite. Eh oui, ma grue ne rentrait pas dedans. J’ai juste pu ramener comme jouet un petit cygne blanc en plastique et quelques bandes dessinées de Tom et Jerry que j’ai lu pendant le voyage. A son arrivée en France, mon père a trouvé un boulot de vendeur de grues, des vrais, qui font 50 mètres de haut. Le plus rigolo, c’est que mon petit-fils de 2 ans aime bien les grues. Si Dieu existe, peut-être qu’il est grutier ? Je ne pourrais pas faire comme Dieu, j’ai trop le vertige. Passer ma vie sur un nuage, impossible !

Tu t’appelles vraiment Cheval ?

En venant au monde, on m’a de suite collé sur le front une grosse étiquette avec dessus un nom et un prénom. Dès que j’ai voulu m’exprimer en tant qu’artiste, j’ai cherché un nom qui représente ce que je suis et non pas d’où mon ADN provient. Le grand poète portugais (que ma gentille petite coiffeuse portugaise ne connait pas et ça m’a vraiment déçu, quasi choqué) Fernando Pessoa avait des dizaines de noms de plume, selon ce qu’il écrivait. Ça m’amuse de faire comme Adam (dont le charme est d’être à poil, ne l’oublions jamais) qui a eu la rude tâche de nommer tous les animaux. Je ne sais pas s’il a hésité avant d’arriver au truculent hippopotame ou à l’énergique paon mais moi, j’ai changé plusieurs fois de noms. J’ai encore du mal à assumer celui-ci parce qu’il y a ce terme « chanteur » qui me renvoie à mes difficultés techniques et à ma pauvre culture musicale. Ce bon vieux cheval m’animalise et ça me va.

Alors pourquoi avoir choisi le Chanteur Cheval ?

Parce que mon signe astrologique chinois est le cheval, et en fouillant un peu, un cheval type percheron et que cela m’a fait plaisir quand je l’ai appris. Je n’ai rien d’un pur-sang. Je me sens proche de ces lourds chevaux de labour, j’aime aller doucement et tracer mon sillon même si c’est un microsillon. Parce que j’ai été ému en visitant le palais idéal du facteur Cheval. Cette façon d’amasser caillou sur caillou et de bâtir son rêve, tout seul dans son coin, ça me parle. Parce que les chevaux m’ont toujours impressionné et bien que je n’aime pas monter sur un des leurs, trop haut pour un bigleux comme moi, je trouve que la relation entretenue entre l’humain et le cheval est l’une des plus belles qui soient. Je pourrai dire aussi que le cheval dort debout et que j’aime bien les histoires à dormir debout, justement.

Tu aurais pu t’appeler « Equus »?

Mais bien sûr, un nom latin, c’est tendance. Ceci dit, le cheval a un lien fort avec le cul. Il marche en nous montrant ses fesses. Il chie en marchant, ça me fascine. Mon prof de guitare me disait que je chantais comme si je chiais. Donc, le Chanteur Cheval chie en chantant. Je fais de la chie musicale.

C’est pour cela que tu dis que tu n’es pas vraiment chanteur ?

Je suis avant tout un animal humain (ah ah) doué de paroles et aimant la musique. Ma vie textuelle est satisfaisante. Des mots jaillissent de mon corps à un rythme soutenu. En fait, j’ai des soleils plein la tête mais ma vie est un désert parce que je suis tout seul à les voir, j’entends les oiseaux péter tellement c’est calme. Alors, j’ai envie de faire partager ce petit coin de paradis.

Alors chanteur ou pas chanteur ?

Je n’arrive pas à m’autoproclamer chanteur. J’écris des textes, j’ai envie de les dire. Et comme mes textes n’ont pas beaucoup de mots, je préfère les chanter. Chanter, c’est comme parler mais en plus lent. A part le rap. J’aime le rap pour plusieurs raisons. Le texte a souvent un message à faire passer. Les musiques sont accrocheuses. Les voix sont bien mises en valeur mais ça va trop vite pour moi et il y a trop souvent les mêmes émotions, en gros, la rage et l’autosatisfaction. Mais, bon, tu ne dis pas à un rappeur qu’il est chanteur. Il est rappeur.

Tu te définirais comme rappeur ?

Je ne peux pas dire cela même si j’ai fait au siècle dernier une chanson qui s’appelle «Parfois Honte d’être humain » et que Laurent, le musico qui m’accompagnait à l’époque au synthé, m’avait dit que c’était la seule chanson que sa fille aimait car elle sonnait rap. Je n’ai pas le flot verbal qu’on les bons rappeurs. J’ai essayé, c’est comme l’anglais, j’aimerai savoir sans effort. Je vais à ma vitesse sur mon chemin. Je ne vois pas d’étiquette qui me plaise. Ni de code-barres. Je suis un ACI debout.

ACI ?

Auteur compositeur interprète. Auteur, ça donne du recul. Compositeur, ça fait compost. Mes mélodies éclosent sur le fumier de ma mémoire musicale, Bach, Dylan, Brassens, les vieilles chansons françaises. Dès qu’une pousse émerge, je la fais grandir en la posant sur une grille d’accord déjà toute faite, ce genre de grilles magiques sur lesquelles reposent des milliers de titres. Et interprète, ça me donne un côté généreux, je prête ma chanson à qui veut. Et j’attends d’entendre avec joie ceux qui voudront bien la chanter.

Et debout ?

Je suis comme la banane, je suis deux bouts.

Es-tu comique ?

Si je n’avais pas peur d’être pris pour un horrible raciste, je dirai que je me plais dans l’humour noir. J’aime aussi l’absurde idée que les mots résistent à la mort. Quand j’ai lu avec passion et amour Kafka, Lewis Carroll, Cervantès, Rabelais, Lucrèce, Platon, Fernando Pessoa, Lautréamont, Philip K. Dick, Donatien Sade, Jean Ray, Stanislas Lem, Borges, Italo Calvino, Dino Buzatti, Lovecraft, Edgar Allan Poe, Jules Verne, Julio Cortazar, Becket, Bradbury, Goscinny, Gotlib, j’ai conversé avec des morts. Je me vois assez créatif et surtout récréatif. J’aime l’esprit léger de Courteline ou de Marcel Aymé. Je suis un peu trop mou pour être comique. Mais j’ai l’esprit vif. On me dit que j’ai de l’humour. Je suis prof dans la vie réelle, prof d’étudiants niveau master 1 ou 2, attention, et mes traits d’humour, mes jeux de mots, mes blagues, mes mimes parfois, passent bien. J’improvise beaucoup et j’arrive à me surprendre, ce qui est toujours agréable.

Es-tu bon public ?

Non, je suis mon public, un public fidèle qui squatte en permanence ma cervelle de moineau. Si je ne m’aime pas, qui donc m’aimera ? Par contre, je n’aime pas les comiques chauffeurs de salle. « Ça va ? J’entends rien ! Faîtes du bruit et toi, au premier rang, sors tes doigts du cul de ta copine !ah ah ! On n’est là pour se marrer et on va se marrer ! Si vous vous marrez pas, moi, je vous casse la gueule à la sortie. J’ai les noms de tout le monde ici. Et vous êtes filmé !  Le grand comique Jacques Chirac a dit : ouvrez les guillemets il faut prendre une salle comme on prend une femme fermez guillemette alors là ça va pas être gagné, ça risque d’être long, bon je commence par lécher qui ? Non, pas toi, t’as les doigts plein de merde ! Le père Chirac, je sais pas comment il baisait mais ça devait être un rapide, 5 minutes douche comprise, là, vous êtes 2 000 à raison de 10 mn de lèche par spectateur, 20 000 mn, 34 heures environ, bon… » Voilà ce que j’aimerai faire sur scène. C’est du lourd comme tu peux voir. Mais j’aime l’amour, l’amour de soi, l’amour des mots, l’amour de son corps, l’amour du regard des autres. C’est horrible de voir dans les transports en commun ou dans les magasins comment si peu de gens font attention aux autres. S’aimer ne veut pas dire ignorer l’autre. Au contraire. S’aimer, c’est le bon début pour aimer les autres.

Comment te définis-tu ?

Je suis à cheval sur l’équité de l’écoute. Comme je dis : « pas d’équité ? Faut les quitter ! ». Je suis le chainon marquant entre le prince Hip de Réalité et l’art de tenir en équilibre instable. Pour paraphraser Béatrice Dalle, je suis bon parce que j’y crois. Plus j’y mets mon âme, meilleur je serai. Mon problème est que je suis protéiforme. Je ne me sens pas spécialement légitime en tant que chanteur car j’ai eu très peu de reconnaissance durant mes multiples petites prestations. Quelques personnes que je connaissais sont venues me voir mais cela a souvent créé une gêne ensuite. Il n’est pas facile de dire à quelqu’un : « écoute, ce que tu fais est nul à chier ». Il n’est peut-être pas plus facile de dire : « bon, c’est pas mon genre, j’ai aucune opinion sur ce que tu fais » ni même « ouais, y a des choses que j’ai aimé mais je sais pas quoi dire ». Les gens ne disent rien et j’imagine le pire scénario. Je ne peux pas leur en vouloir, je fais pareil avec les gens que je vais écouter.

Pourquoi écrire des chansons ?

CEUPDBQ ! (c’est une putain de bonne question). Mes chansons, c’est ma façon de discuter avec les autres. Je n’arrive pas à dire ce que je pense quand je me trouve entre collègues ou en famille. Je pense être un brin autiste. Jeune, mon père captait 90% du temps de repas disponible. Et père de famille à mon tour, c’est mon fils ainé qui fait de même. Et quand je me retrouve seul avec ma chère et tendre compagne, le partage de parole est plus équilibré mais je n’arrive pas vraiment à aller au fond de ma pensée. J’ai toujours détesté les discussions parce que je n’arrivais pas à m’insérer ou à m’intéresser. Mes chansons servent aussi de bande son à ma vie. Je m’écoute quand je marche, quand je conduis, quand je me couche. Elles ont le pouvoir de me faire dormir. J’ai utilisé ce pouvoir avec mes enfants, surtout l’ainé, et maintenant, avec le fils de mon ainé.

De quoi parlent tes chansons ?

Mes premières chansons parlaient surtout d’amour. Chanson pour séduire, chanson chagrin. Elles parlaient aussi de ma façon craintive de ressentir la ville, le monde des adultes. En fait, une chanson, c’est pour moi le résultat de la résolution d’un problème. Que ce soit le départ de l’être aimé, l’impression de vivre dans une société fermée, le ressenti face aux comportements des gens de la rue, les vertus de l’insouciance, mes chansons sont des commandes internes : « Tiens, tu pourrais pas me faire un truc sur l’athéisme et le fanatisme ? ». « Tu sais quoi, je trouve que notre monde devient trop chiffré j’ai pas dit givré mais presque, givré de chiffres. Fais-moi un truc là-dessus. Ah j’oubliais, s’il te plait ! » Et moi, bonne poire, je fais ce que je me dis.

Tes textes sont maintenant plus engagés ?

Je n’écris plus sur le chagrin d’amour mais j’écris plus largement sur l’amour. Ou sur la mort, sur la différence, sur l’intolérable tolérance que certains ont à propos des intolérants de tout bord. J’aime la connaissance, je cherche à apprendre tous les jours. Mais je veux garder ma lucidité, mon esprit critique, ma liberté de penser. J’entends à la radio quelqu’un dire : « la violence diminue avec la connaissance » et j’entends déjà l’autre au fond de moi qui rajoute « en général ! » et voilà un bon lièvre levé, une sentence intéressante mais un gros poil réductrice et je mets le petit rajout qui vient relever le sens du ragoût. Mes textes viennent de ce que la vie me donne, de ce que je lis dans la presse ou sur les forums de discussion, de ce que mon cerveau produit, du pet de cerveau en sorte, du prout de méninges, du caca de neurones, tout cela, je l’écris sur du papier verso venant de documents inutilisés ou je le parle dans mon fidèle dictaphone. Puis je classe cela par thème et ça finit par faire une matière chantable. La vie me donne et je redonne à l’avis de tous ceux qui veulent bien me le donner, leur avis, afin de garder l’envie de rester en vie. Une histoire de part-âge, d’apport mutuel, sans souci de rentabilité, efficacité, sans volonté de juger ou d’être jugé. Ouf !

Tu travailles avec d’autres musiciens ?

Je respecte trop les musiciens pour briguer ce titre. Personne ne va s’autoproclamer chirurgien ou avocat mais il te suffit d’avoir un instrument pour se prétendre musicien. J’ai toujours été attiré par la musique et par les instruments de musique. Je connais quelques bases et je peux m’accompagner, cela me suffit, mais je ne suis pas un musicien, je suis un laborieux, un vrai bourrin. C’est pour ça que je préfère travailler seul. Les rares fois où j’ai travaillé avec d’autres ne m’ont pas vraiment satisfait. Je suis un exigent qui manque de confiance. Je n’arrive pas à imposer aux autres ce que je veux obtenir. Et j’ai parfois des idées bizarres. Mais je ne suis pas hostile au travail partagé. J’ai fait un peu de théâtre, j’ai tourné avec des ami(e)s et on proposait des spectacles de sketches et de chansons. C’est sympa de galérer à plusieurs, on a moins peur, on a moins froid mais au final, j’ai besoin d’une grande intimité avec moi, de me retrouver régulièrement.

Comment produis-tu ta musique ?

Mon credo actuel, c’est la prise directe avec voix et guitare en live. Je n’hésite pas à refaire la prise tant que je ne suis pas satisfait. L’avantage d’être seul. Je travaille ensuite la pâte sonore en enlevant les saturations, en ajoutant une pincée d’écho et parfois en modifiant le tempo (accéléré de 10% à 30%). Malgré cette relative simplicité, j’ai du mal à retrouver la fraicheur du premier jet quand  les paroles n’étaient pas encore bien lisses et que ce manque de régularité ajouté à mon tâtonnement mélodique crée une liberté de ton. C’est pour cela que je m’enregistre systématiquement et que je dois revenir souvent à la source.

Travailles-tu chez toi ?

Le plus souvent. C’est pour cela que je travaille avec un casque pour pas déranger les autres occupants. Du coup, je trouve que mes chansons sont surtout faites pour être écoutées au casque. Il leur faut cette intimité avec l’auditeur. Une intimité qu’on peut vivre dans la rue, dans le métro ou dans son lit et là, moi, m’écouter, ça m’endort alors pourquoi pas toi ?

Et concrètement, c’est quoi, ton matos ?

Mon home studio est un ensemble disparate d’éléments achetés au fil des ans :

  • Une guitare électro-acoustique, achetée il y a 10 ans
  • Un ampli guitare YAMAHA Hundred B212 100 W de bonne taille (avec deux HP et des roulettes vu son poids) acquis il y a plus de 20 ans et qui doit dater des années 70
  • Un enregistreur correct qui a bien 7 ans (format wav que je convertis en mp3)
  • Et le moins cher (gratuit !) mais la touche qui me manquait, un logiciel de retouche sonore.

Comment pourrais-tu décrire ton son ?

J’aime un son guitare-voix sans tambour ni trompette. Les basses sont assurées par l’amortis amplifié des cordes de guitare, mon petit truc perso. Je me souviens d’un disque de David Allen dont l’argument était : « le seul disque de rock sans batterie ». C’était il y a 40 ans. Je ne sais pas s’il y en a eu d’autres après lui à tenter cela. Mais pour moi, l’élément central, c’est la voix. Depuis mes vingt ans, je m’enregistre, je m’écoute, je sélectionne… Une fois, au tout début, je m’étais dit : « voilà, c’est ce style que j’aime, cette voix, ce phrasé, ce grain ». Mais en m’éparpillant, je me suis perdu d’oreille. J’avais beaucoup de mal à bien placer ma voix. Et puis la vie est passée à d’autres activités, la famille, le travail pour faire vivre la famille. Manque de temps par manque d’argent, manque d’espace par manque d’argent. Je reviens depuis quelques années à cette recherche de ma voix. Avec l’âge, j’ai perdu en hauteur mais gagné en stabilité. Et puis, je travaille avec mon piano électronique pour repérer les hauteurs de notes qui me sont les plus naturelles.

Parlons maintenant de ton site. Tu le décris comme le site idéal du Chanteur Cheval, ça veut dire quoi ?

C’est une référence au Palais Idéal du Facteur Cheval. C’est un lieu de partage et d’échange, un lieu qui me permet de montrer à qui veut ce que je fais, chansons, textes, photos, contes parlés, histoires courtes. Comme le Palais Idéal, je veux qu’il soit chargé de pleins de petits détails. Je veux tout mettre. J’ai trop souffert de ces scènes ouvertes où on a droit à 5 minutes maximum, de ces concours où il ne faut pas dépasser 8 pages. J’attends aussi que mes visiteurs me laissent des avis, des commentaires, des appréciations et aussi des contributions. Je veux que l’échange nous change, toi et moi. Je veux donc qu’il soit bien plein dès le départ et qu’il continue à se remplir doucement ensuite avec un côté blog, humeur du moment ou idée saugrenue comme une petite vidéo de quelques minutes où je te regarde simplement dans le blanc des yeux, sans rien dire, en symbole de liberté. C’est vrai aussi que c’est pour moi une façon de laisser une trace.

Internet te permettra peut-être de réaliser ce rêve étrange pour un chanteur d’être seulement connu après sa mort ?

Mouais, tu sais donner la pêche aux gens, toi. Pour vivre, la chair a besoin de chair, le cœur de cœur, l’esprit d’esprit et l’âme d’âme. Le ventre se suffit de mets mais notre « nous » a besoin de mots, des mots dits avec cœur et âme et beaucoup d’esprit. Je veux que ce site soit comme un vitrail, le vitrail de mes entrailles. Je peux comme chacun paraître bien gris et terne de l’extérieur, comme la façade des églises. Mais quand tu rentres dedans, tu vois alors toute la beauté des vitraux. Si tu rentres dans mon site, tu verras que ta propre lumière intérieure qui le traverse va le transformer en une mosaïque brillante. Voilà, c’est mon souhait.

Quel est ton public ?

Dans un premier temps, je dirai les plus de 50 ans. Plus d’un français sur 3, quand même. Bon, ceux qui sont nés avant 1945 me semblent venir d’une autre planète. Je pense donc aux  50-70 ans, ce qui fait quand même près de 14 millions de gens à partager ma culture, mon histoire, la guerre d’Algérie, le début de la télévision, le choc des années 68 en tant qu’adolescent, l’arrivée de l’informatique puis du minitel. Plus de 90% de ceux qui sont nés dans les années 50 sont encore en vie. Mais le problème est qu’il est difficile à partir d’un certain âge d’accepter la nouveauté. La musique qui nous marque est celle de notre jeunesse. Dans les films, les scénaristes mettent du « chérie, c’est notre chanson, tu entends ? ». La chanson sur laquelle les couples se sont formés, unis, pour la vie. En vrai, c’est plus complexe mais regarde parmi tes proches ou même pour toi ce que tu aimes écouter encore maintenant. Combien sont des groupes ou des artistes liées à tes premiers concerts, tes premières sorties, tes premiers émois ? La musique est tellement plus importante pour un jeune que pour un vieux. Et on a du mal à évoluer dans ses goûts. Raisonner sur l’âge n’est donc pas vraiment pertinent pour tout ce que je fais. L’autre angle d’attaque est l’attrait pour de la chanson en français et à texte. Dit comme cela, ça ne fait pas envie mais pourtant, le rap rentre dans cette catégorie. Cela donne une dimension internationale. Je souhaite toucher tous les francophones, en Belgique, en Suisse, au Québec, en Louisiane, en Afrique et aussi au Japon ou en Mongolie.

Comment comptes-tu faire ta promotion ?

C’est avant tout la promotion du site. J’ai l’idée de me balader avec des petits flyers portant l’adresse du site, un petit baratin pour expliquer et de le distribuer aux gens qui me paraissent des auditeurs-lecteurs potentiels. Je pourrai mettre « le site-blog idéal du Chanteur Cheval ». Je prendrai en photo des gens dans la rue qui bien sûr acceptent en leur posant des questions sur la chanson, ce qu’ils aiment et n’aiment pas. Et bien sûr je leur donne le flyer pour qu’ils aillent se faire voir. Je demanderai d’abord à des proches de jouer les testeurs du site, de pas juger la qualité de fond mais de seulement commenter la forme. J’espère créer une chaine d’intérêt. J’enverrai le lien à quelques contacts en demandant de faire partager à des contacts à eux. Je mettrai mon lien dans des forums de discussion. Bien sûr, je créerai une page Facebook, un compte twitter. J’irai sur les sites pour séniors, les plateformes culturelles parisiennes. Et je jouerai le réseau du Centre de la Chanson. Je parlerai de « accouchement artistique participatif », ne demandant pas d’argent mais des avis sur tel ou tel titre, tel ou tel conte, sur le style musical, sur la qualité du son. Je demanderai à jouer avec mes titres, les interpréter aussi à leur manière ou trouver un accompagnement. Je compte aussi avoir un T-shirt avec mon logo LCC. Quand j’en aurai un, de logo.

Es-tu prétentieux ?

Tu parles de « prés tension » ? Oui, j’ai une certaine appréhension de m’exposer ainsi sans pouvoir vraiment contrôler une fois que le site est lancé. Il y a aussi de la « prêt tension ». Je me prête au jeu de la transparence. Ce site, c’est comme les dames d’Amsterdam que j’avais vu avec ma mie, il y a plus de 30 ans. Assisses dans leurs fauteuils, tranquilles, en petite tenue mais sans tralala, avec juste ce petit détail : elles attendent le client dans une vitrine bien éclairée de rouge, protégées du vent et de la pluie mais offertes à la vue de tous. Je veux m’offrir à la vue, à l’oreille, au cœur de tous et de toutes. Et c’est sûr que cela m’excite et que j’existe de m’exciter de me voir moi-même offert à chacun. Photos, musique, éclats de voix, éclats de moi, tout cela mis à disposition. Mais je trouve cela moins prétentieux que de venir sur une scène et de prendre en otage le public pour les minutes qui suivent.

Qu’est-ce que tu penses de la scène ?

Pour moi, passer sur scène fut un parcours du combattant. Je n’ai rien d’une grande gueule. Il m’a fallu passer par des chemins de traverse qui n’étaient pas des raccourcis. J’ai fait 4 ans de théâtre à raison de 2 soirs par semaine minimum plus les répétitions avant de proposer un vrai faux concert au sein de l’atelier théâtral. Après ces nombreuses années de galérien des petits lieux en tout genre, je reste partagé sur mon envie de scène. Les points négatifs sont vraiment nombreux. Il y a la perte multiple de temps pour le choix du lieu, le démarchage, les répétitions, le transport, l’attente sur le lieu même. Il y a aussi l’obligation d’apprendre par cœur ses textes et l’angoisse sourde du trou de mémoire. Il y a encore la torture psychologique de voir d’autres personnes passées, avec toujours le ticket perdant. Si la personne est nulle, c’est insupportable d’ennui et si la personne est bonne, c’est insupportable d’envie. Et il y a enfin l’épouvantable sensation d’écrasement moral quand sa prestation n’a pas été convaincante et que le public reste froid voire hostile.

Il y a quand même des points positifs ?

L’argent en est un mais dans mon cas, très rarement rémunérateur et ne couvrant pas les frais engagés.

Rien d’autre ?

Quand tu fais une bonne prestation, ça peut devenir magique et te regonfler pour des mois.

Bon, imagine que tu es sur scène, personne ne te connait. Comment te présentes-tu ?

Un mec qui traine depuis longtemps dans le petit milieu de la chanson à textes m’a fait cette remarque : « il ne faut pas que tu te justifies. Tu fais ta chanson. C’est à nous auditeurs de juger. » Pas sûr d’avoir bien compris son conseil. C’est vrai que j’ai envie d’expliquer le pourquoi du comment de mes chansons mais je crois surtout qu’il évoque le fait que j’ai dû essayer de faire comprendre comment un mec de mon âge en est encore à faire des scènes ouvertes. Je suis débutant depuis 30 ans, miroir inversé de ceux qui font leurs adieux à la scène pendant 10 ans. Ça me choque alors je raconte que j’ai fait de la scène il y a longtemps mais j’ai abandonné pour m’occuper de mes quinze enfants mais que récement j’ai rencontré la fée Larnuca qui m’a lancé « le sort de chez toi pour rencontrer enfin ton public qui t’attend depuis longtemps ».

Est-ce que tu te considères comme vieux ?

Q²T !

Cul de Thé ?

Oui, Question Qui Tue. Tout âge est un avant âge, tant que ça continue. Et le grand avantage d’être vieux, c’est d’être tous les âges à la fois. On passe de la jeunesse à la maturité en un clin d’œil malicieux. Objectivement, pour 4 français sur 5, je suis vieux mais je peux rendre envieux encore 1 français sur 5 ! En ce qui me concerne, je ne me sens pas vieux. Mais il est vrai que je regarde les vieux avec un certain appétit. J’ai envie de savoir ce qu’ils pensent et j’aimerai bien discuter avec eux. J’ai peur cependant de devenir ce que je regarde. Comme « arabe » ne veut pas dire « musulman » et comme « blanc » ne veut pas dire « raciste » et comme « homme » ne veut pas dire « violeur », « vieux » ne veut pas dire « con ». C’est vrai que j’ai plus de contact avec le corps médical qu’avec celui de mon épouse… non, je blague, je dors avec ma femme, pas avec mon cardiologue. Et je dois apprendre à faire attention à tout. D’après mon endocrinologue, c’est criminologue pour moi de manger plus de 2 clémentines ! Quand je pense aux boites de 1 kilo de bonbons que je mangeais encore à 40 ans. Il faut tout réduire, le sucre, le sel, le gras, l’alcool, devenir un affamé et un frustré pour son propre bien. Merdre ! Je regarde avec une envie absolument non pédophilique les gamins de 10 ans. Leurs regards malicieux, leur énergie mal contrôlée, leurs jeux insouciants, leurs rires aigues, tout cela me permet de respirer le parfum de l’enthousiasme qui manque tant aux vieux. Beaucoup de vieux sont chiants mais beaucoup d’adultes, dès 26 ans, sont chiants.

Bon, soyons précis, quel âge as-tu ?

Ce qui n’a pas de chiffre est le plus important. Il faut beaucoup de temps pour devenir jeune. Celui qui a dit ça est un génie. Bon peintre classique à quinze ans, cubiste volontaire un peu plus tard, et c’est vrai qu’en avançant en âge, il s’est affranchi.

Je crois qu’il s’agit de Pablo Picasso

Oui, il s’agit bien de Pablo Picasso. Je dirai moi qu’il faut du temps pour être soi-même. Surtout devant les autres. Je connais ce moi depuis longtemps mais j’ai eu bien du mal à le montrer aux autres. Il faut que ce moi-même devienne « moi m’aime » sans pour autant devenir exclusif de soi.

Tu voulais être peintre quand tu étais jeune ?

Non. J’étais pas mauvais en dessin mais je préférais les crayons, le fusain ou l’encre de chine. Noir et blanc. Je voulais pas m’emmerder avec toutes les possibilités des couleurs. J’aimais faire des portraits ou dessiner des corps de femmes alongées, nues, de dos. J’ai toujours été attiré par l’esthétique fessière. Mais ça n’était qu’une occupation mineure. Au départ, je voulais être écrivain maudit. Certains ont envie d’être président ou footballeur. Moi, je voulais être une sorte de Lautréamont…

C’est qui ces deux-là, l’autre et Amont comme Marcel ?

Toi qui dis aimer Rimbaud, le poète rebelle adolescent incandescent, parce que tout le monde t’a dit qu’il fallait l’aimer, c’est sûr que tu ne connais pas Lautréamont et ses chants de Maldoror.

 ça fait Harry Potter, ton truc

Rien à voir, Lautréamont, c’est le poète maudit de la fin du XIXème siècle, sans aucun succès de son vivant et une gloire posthume assez discrète. Quand il est mort à 24 ans, Rimbaud avait 16 ans.

Un parfait inconnu, comme toi

Le talent n’est pas corrélé à la notoriété.

Ce qui ne veut pas dire que moins t’es connu, plus t’es génial

Je ne me posais pas ce genre de question. Je me contentais d’écrire, voulant recréer par les mots les temples d’amour qui peuplaient mes rêves. Je pense avoir toujours été visionnaire (je plaisante (mais je le pense un peu quand même (eh, y a quelqu’un, je voudrais sortir !))). Dans les années 70, mes rêves avaient pour décor de vertes prairies qui bien plus tard allaient servir de décor aux Télétubbies. Impatient de trouver à la Fnac un walkman, je m’en fabriquais un avec un magnétophone portatif à bandes et un gros casque hifi pour mes promenades vélocipédiques en forêt de Sologne. Mais j’oubliais complétement de déposer le brevet. Je suis paperassophobe.

Que penses-tu du transhumanisme ?

Question savoureuse quand on sait qui tu es. L’animal humain (ah ah !) a toujours cherché à s’améliorer en regardant ce qu’il y a autour de lui. Il a domestiqué le cheval pour courir plus vite plus longtemps. Il a inventé le bateau pour concurrencer les gros poissons et l’avion pour faire comme l’oiseau. Maintenant, il veut calculer plus vite que les ordinateurs, être plus rapide que les robots et plus forts que les machines. Et vivre plus longtemps que les immeubles ! Moi, j’ai cherché à m’améliorer par le théâtre, les stages de clown, la pratique du chant, l’apprentissage de la musique. Ce qui me fascine le plus, c’est le jeu du « je ». Vivre aussi longtemps et avec autant de fantaisie qu’une maison victorienne, non merci !

 

suite de l’entretien plus tard…